Massage et image du corps : peut-on s’allonger sans avoir à se cacher?

Quand le regard sur son corps freine le massage
par France-Hélène, Enseignante et Fondatrice Art-Massage
On peut avoir envie d’un massage et repousser pourtant le moment de prendre rendez-vous. La perspective de se dévêtir, de montrer son ventre, ses cicatrices, une peau transformée par l’âge ou un corps qui ne correspond pas aux normes dominantes suffit parfois à rendre l’expérience intimidante. Une question revient alors, rarement formulée à voix haute : que pensera le massothérapeute en me voyant?
Ce malaise n’a rien de superficiel. Recevoir un massage implique une proximité inhabituelle, un toucher prolongé et une certaine vulnérabilité. Il ne s’agit donc pas simplement d’apprendre à « lâcher prise », mais de pouvoir entrer dans un cadre où l’intimité, le consentement et la dignité demeurent protégés.
Il est possible de recevoir un massage lorsqu’on est mal à l’aise avec son corps, sans devoir d’abord apprendre à l’aimer ou accepter de tout dévoiler. Un soin professionnel peut être adapté aux vêtements que l’on souhaite garder, aux zones que l’on refuse de faire toucher et aux positions dans lesquelles on se sent réellement en sécurité.
Pourquoi le massage peut-il rendre l’image du corps si présente?
L’image corporelle ne correspond pas seulement à ce que l’on voit dans un miroir. Elle englobe les perceptions, les pensées, les émotions et les comportements liés au corps et à l’apparence. Elle se construit à travers l’histoire personnelle, les normes sociales, les changements physiques et le regard que l’on a rencontré chez les autres.
Ce rapport peut se modifier après une variation de poids, une grossesse, une opération, une maladie ou l’apparition de signes liés à l’âge. Une cicatrice peut être vécue comme une marque neutre, une trace difficile, un signe de survie ou une partie de soi que l’on ne souhaite simplement pas commenter. Les recherches confirment cette diversité : les effets des cicatrices sur l’image corporelle varient considérablement selon les personnes et ne peuvent être déduits de leur seule apparence. (Social Science & Medicine, 2025)
Sur une table de massage, ce qui est habituellement couvert ou contrôlé devient plus présent. La personne peut alors adopter mentalement la place de celui ou celle qui la regarde. Elle ne se demande plus seulement ce qu’elle ressent, mais ce que l’autre voit : remarquera-t-il mes vergetures? Jugera-t-il mon poids? Trouvera-t-il cette cicatrice étrange?
Cette surveillance intérieure peut empêcher de se déposer. On retient son ventre, on contrôle sa respiration, on cherche à rester parfaitement immobile. Certaines personnes s’excusent de leur corps avant même le début du soin, comme si elles devaient prévenir le professionnel qu’il ne correspond pas à ce qu’elles auraient voulu lui présenter.
Ces réactions ne signifient pas nécessairement qu’un trouble psychologique est présent. Elles peuvent refléter la pudeur, une période de fragilité ou des expériences antérieures de jugement. Les préjugés liés au poids, notamment, existent jusque dans les milieux de santé et peuvent nuire à la relation avec les professionnels. Une personne qui redoute un jugement ne l’invente donc pas toujours : elle peut tenter de se protéger d’une expérience qu’elle a déjà vécue. (Obesity Reviews, 2023)
Il faut aussi éviter de supposer que tout corps éloigné des normes est nécessairement mal vécu. Une personne peut être parfaitement à l’aise avec son poids et souhaiter simplement davantage de couverture. Elle peut aimer une cicatrice sans vouloir en raconter l’origine. L’apparence ne révèle ni le degré de confiance en soi ni les limites que la personne souhaite établir.
Un massage n’exige pas de renoncer à sa pudeur
La table de massage devrait être un espace de choix, et non une épreuve destinée à mesurer la capacité de quelqu’un à se dévoiler. Le niveau de dévêtement dépend de la technique pratiquée, mais aussi de ce que la personne accepte. Il est possible de garder ses sous-vêtements, certains vêtements ou de demander qu’une région reste entièrement couverte. Le soin doit alors être adapté dans les limites de ce que le massothérapeute peut pratiquer correctement.
Le drapage protège l’intimité et rend les limites visibles. Il ne s’agit pas d’un simple accessoire destiné à conserver la chaleur. Seule la région travaillée devrait être découverte, et la couverture doit rester stable et sécurisante. Les besoins de pudeur peuvent varier d’une personne à l’autre; ils n’ont pas à être justifiés par une histoire médicale ou personnelle.
La position peut également être ajustée. S’allonger sur le ventre n’est pas une obligation. Cette posture peut comprimer la poitrine, gêner la respiration, rendre une cicatrice inconfortable ou accentuer le sentiment de vulnérabilité. Selon le soin envisagé, une personne peut être installée sur le dos, sur le côté, en position semi-assise ou parfois assise. Des coussins et des appuis permettent de soutenir certaines régions et d’améliorer le confort.
Le consentement ne se limite pas à un oui prononcé avant la séance. Il concerne les zones touchées, la pression, les positions, le drapage et les modifications apportées en cours de soin. Il demeure réversible : accepter un geste ne crée aucune obligation d’accepter le suivant. Une personne peut changer d’avis, demander un ajustement ou mettre fin au massage.
Cette liberté doit être plus qu’un principe abstrait. Le massothérapeute peut la rendre concrète en expliquant à l’avance ce qui va se passer, en annonçant les changements de position et en posant des questions précises. « Cette pression vous convient-elle? » ou « Souhaitez-vous que j’évite cette région? » ouvre davantage la parole qu’un simple « Tout va bien? », auquel il est tentant de répondre oui par politesse.
Une limite ne devrait entraîner ni soupir, ni négociation, ni curiosité insistante. « Je préfère garder mon chandail », « Je ne souhaite pas recevoir de massage sur le ventre » ou « J’aimerais être davantage couverte » sont des informations suffisantes. Le corps n’a pas à livrer son histoire pour obtenir le respect.
Le regard non jugeant du massothérapeute est une pratique
Un massothérapeute peut sincèrement vouloir accueillir tout le monde avec bienveillance et conserver malgré tout certains automatismes. Les normes esthétiques, l’âgisme et les préjugés liés au poids traversent l’ensemble de la société. Une revue systématique a d’ailleurs relevé des biais implicites et explicites chez plusieurs catégories de professionnels de santé, tout en soulignant la faible qualité globale des données disponibles. Cette recherche ne portait pas spécifiquement sur les massothérapeutes, mais elle rappelle qu’exercer un métier de soin ne fait pas disparaître spontanément les stéréotypes. (Obesity, 2021)
Le non-jugement ne consiste donc pas à prétendre ne rien remarquer. Le massothérapeute observe nécessairement certaines caractéristiques afin d’adapter le soin. Il peut devoir éviter une zone irritée, soutenir un membre ou vérifier la sensibilité d’une cicatrice. La différence se situe entre observer ce qui est pertinent et interpréter la personne à partir de ce qui est visible.
Une silhouette ne révèle pas les habitudes de vie. Une cicatrice ne raconte pas automatiquement un traumatisme. Des rides ne permettent pas de présumer de la fragilité d’une personne. Une réaction émotionnelle ne prouve pas qu’un souvenir était « stocké » dans ses tissus.
Le langage donne une forme très concrète à cette éthique. Demander « Cette région est-elle sensible? » peut être nécessaire. Demander spontanément « Que vous est-il arrivé? » répond souvent davantage à la curiosité qu’aux besoins du soin. De même, féliciter une perte de poids dont on ignore la cause ou qualifier une cicatrice de belle peut replacer la personne sous un regard évaluateur.
Même certaines paroles destinées à rassurer peuvent produire l’effet inverse. « J’en ai vu d’autres » rappelle que le corps est comparé. « Il ne faut pas être gêné » nie une émotion déjà présente. « Tous les corps sont beaux » maintient l’apparence au centre de la rencontre, alors que la personne ne demande peut-être pas d’être trouvée belle. Une réponse sobre est souvent plus juste : « Nous allons adapter la séance pour que vous vous sentiez respectée. »
Le regard Art-Massage
Chez Art-Massage, nous croyons qu’un corps n’a pas besoin d’être admiré pour être accueilli avec dignité. Le rôle du massothérapeute n’est pas de convaincre une personne qu’elle devrait aimer son apparence, ni de corriger la relation qu’elle entretient avec elle-même. Il consiste à offrir une présence professionnelle dans laquelle le corps n’est ni un objet d’évaluation ni un problème esthétique à résoudre.
Cette posture demande de ne pas interpréter ce que vit la personne. Elle demande aussi de considérer ses limites comme une composante du soin, et non comme un obstacle au soin. Un massage respectueux ne commence pas lorsque quelqu’un accepte enfin de s’abandonner. Il commence lorsque la personne comprend qu’elle peut rester maîtresse de ce qui arrive à son corps.
Ce que le massage peut changer — et ce qu’il ne traite pas
Un massage peut parfois faire passer l’attention de l’apparence vers la sensation. Pendant un moment, le corps n’est plus seulement observé de l’extérieur : il respire, reçoit un appui, éprouve de la chaleur ou se sent soutenu. Cette expérience peut être apaisante et permettre à certaines personnes d’habiter leur corps autrement.
Il faut néanmoins rester prudent. Une petite étude exploratoire menée auprès de 49 étudiantes a observé une amélioration immédiate de certains aspects de l’image corporelle après un massage. La taille et l’homogénéité de l’échantillon ne permettent cependant pas de conclure à un effet durable ni de présenter la massothérapie comme un traitement de l’insatisfaction corporelle. (Body Image, 2011)
Le massage ne guérit pas la honte, ne traite pas un trouble alimentaire et ne « libère » pas un traumatisme. Une émotion ressentie pendant une séance peut avoir de nombreuses significations — ou ne pas en avoir de clairement identifiable. Le massothérapeute peut interrompre son geste, écouter et redonner du choix; il ne devrait pas chercher à révéler l’origine psychologique d’une réaction.
Certaines approches sensibles aux traumatismes mettent l’accent sur la sécurité, la transparence, la collaboration et l’autonomie. Ces principes peuvent utilement inspirer le cadre de la massothérapie. Ils ne transforment toutefois pas le massothérapeute en psychothérapeute et ne l’autorisent pas à conduire un travail sur le traumatisme. (SAMHSA)
Une consultation médicale ou psychologique devient pertinente lorsque les préoccupations liées à l’apparence envahissent le quotidien, provoquent une souffrance importante ou conduisent à éviter les relations, le travail, les soins ou de nombreuses activités. Une inquiétude persistante à propos de défauts perçus, des vérifications répétées dans le miroir, des comportements alimentaires préoccupants, de l’exercice compulsif ou des variations inquiétantes de l’état physique méritent également un accompagnement spécialisé. Les troubles alimentaires peuvent toucher des personnes de tous âges, de tous genres et de tous poids; ils ne se reconnaissent pas à la seule apparence. (National Institute of Mental Health)
Sur le plan physique, une lésion, une inflammation, une cicatrice douloureuse ou dont l’aspect change doit être évaluée par un professionnel de santé lorsque la situation le justifie. Le massothérapeute peut éviter la zone et recommander une consultation, mais il ne pose pas de diagnostic.
Orienter une personne ne signifie pas la rejeter. La massothérapie peut parfois continuer parallèlement à un suivi médical ou psychologique, si elle est appropriée et souhaitée. Chaque professionnel reste simplement à sa juste place.
Être reçu sans devoir devenir un autre corps
Il n’est pas nécessaire d’avoir résolu son rapport au poids, à l’âge ou aux cicatrices avant de recevoir un massage. Il n’est pas non plus nécessaire d’aimer chaque partie de soi. Un premier pas peut être beaucoup plus modeste : rencontrer un espace où le corps n’a rien à prouver.
Le massage ne transforme pas toujours l’image corporelle. Il peut néanmoins offrir une expérience dans laquelle l’intimité reste protégée, les limites sont entendues et l’apparence ne diminue jamais la qualité de présence accordée à la personne. Cette simplicité est peut-être l’une des formes les plus profondes du respect professionnel.
Questions fréquentes
Faut-il être complètement nu pour recevoir un massage?
Non. Le niveau de dévêtement dépend de la technique et de votre confort. Vous pouvez généralement garder vos sous-vêtements ou certains vêtements et demander que des régions demeurent couvertes. Le massothérapeute vous indiquera ce qui peut être adapté dans le cadre du soin proposé.
Puis-je refuser qu’une partie de mon corps soit massée?
Oui. Vous pouvez exclure n’importe quelle zone, avant ou pendant la séance, sans avoir à raconter votre histoire personnelle. Votre consentement peut être modifié ou retiré à tout moment.
Comment parler de mon malaise corporel au massothérapeute?
Une phrase simple suffit : « Je suis mal à l’aise avec cette région », « Je souhaite être davantage couverte » ou « Je préfère garder ce vêtement ». Vous pouvez expliquer davantage si vous le désirez, mais cela ne devrait jamais être une condition pour que votre limite soit respectée.
Le massage peut-il améliorer l’image du corps?
Il peut offrir à certaines personnes une expérience corporelle apaisante ou moins centrée sur l’apparence. Les données scientifiques restent cependant trop limitées pour affirmer qu’il améliore durablement l’image corporelle. Il ne remplace pas un accompagnement psychologique lorsque la souffrance est importante.
Peut-on recevoir un massage lorsqu’on a des cicatrices?
Souvent, oui, mais cela dépend de leur état, de leur ancienneté, de leur sensibilité et des recommandations médicales applicables. Informez le massothérapeute des éléments pertinents et demandez que la zone soit évitée si vous le souhaitez. Une cicatrice récente, douloureuse, inflammatoire ou dont l’aspect change peut nécessiter une évaluation professionnelle avant tout massage local.
Pour prolonger cette réflexion, écoutez l’épisode des Conversations Art-Massage consacré au massage et à l’image du corps. Il explore ce moment délicat où l’on s’allonge sur une table avec ses hésitations, ses limites et le désir d’être accueilli sans jugement.
À propos d'Art-Massage
Art-Massage est une école de massothérapie en ligne et en présentiel depuis 2009, dédiée à une approche profonde, sensible et professionnelle du toucher. À travers ses articles, ses formations et ses contenus audio, Art-Massage partage une vision incarnée du bien-être, du corps et de la relation d’aide.
France-Hélène
Massothérapeute depuis 1993 et enseignante depuis 1996, France-Hélène transmet une approche du massage fondée sur l’écoute, la présence et la qualité du toucher. Cofondatrice d’Art-Massage, elle accompagne depuis plus de trente ans les personnes qui souhaitent faire du massage un véritable art du soin.
Paul
Après avoir entrepris des études de médecine, Paul devient podiatre-podologue et réflexologue en 1997. Fondateur et enseignant chez Art-Massage, il met son expérience du corps, du soin et de la pédagogie au service d’une vision humaine et exigeante de la massothérapie.



